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Paul Gévaudan (Paderborn)


La classification formelle des compléments en français.
Précis de syntaxe prédicative et de terminologie grammaticale


The formal classification of complements in French
This article analyzes the complements of syntactic predications in French with regard to their formal functions. Its proceeding bases on the distinctions between form and meaning of a syntagma on the one hand and between its internal structure or constituency and its external function on the other hand. The formal functions of complements ensues mainly from the manner of substitution of nominal complements by anaphoric elements. This is due to the fact, that the unstressed personal pronouns in French bear a case system (nominative il(s)/elle(s), accusative le/la/les, dative lui/leur). Furthermore, oblique complements, which cannot be represented by clitic pronouns, may be expressed by anaphoric y and en or by the preposition of the nominal complement followed by deictic elements like stressed or demonstrative pronouns or by anaphoric adverbs. Finally, six of the ten complement classes identified by our analysis are oblique. This linguistic based study addresses not only linguistic scholars, but also students of the French language. In spite of its linguistic foundations the article discusses moreover misleading terminology in the French grammar tradition like "objet second", "complement d’agent" and the misunderstanding of the term "objet indirect".


1 Introduction

Un professeur de français ou de linguistique française ne peut pas renvoyer ses élèves ou ses étudiants à une des nombreuses et excellentes grammaires du français (voir infra dans la bibliographie) afin de comprendre ce qu’est un complément. À vrai dire, il ne saurait même pas indiquer dans quel article ou ouvrage linguistique ses étudiants pourraient trouver une explication simple et cohérente de cette notion de complément.1 Mais cela n’est pas tout : qui consulte le Grevisse ou une autre grammaire du français court un risque considérable de confusion pour cause d’incohérences terminologiques et notionnelles liées aux expressions « complément circonstanciel », « complément d’objet second », « complément d’objet indirect » et « complément d’agent », qui se sont incrustées dans la tradition grammaticale française.

Afin de permettre à qui le veut de se faire une idée claire de ce qu’est un complément, un prédicat et une prédication, et de concevoir précisément les différents types de compléments, cet article se propose de donner des explications cohérentes, faciles à comprendre, à vérifier et à appliquer à l’analyse. L’exposition de la notion de complément rendra nécessaire l’introduction du terme complément d’objet oblique, qui est d’usage dans la linguistique typologique et comparative sous la forme de cas oblique. En revanche, on pourra se passer des termes incohérents de « complément d’objet second » et de « complément d’agent », et on dira adverbial ou circonstant au lieu de « complément circonstanciel ». Le tout sera accompagné d’une restriction de la définition du complément d’objet indirect.

L’article comprend trois parties. La première (section 2) développe les bases de la syntaxe prédicative à partir de notions fondamentales du langage, en particulier celle de la représentation. On y discutera les distinctions entre la forme et le contenu ainsi qu’entre l’analyse externe et interne de segments linguistiques à partir desquels on définira les concepts et les termes techniques qui permettent une description raisonnée de la prédication. La seconde partie de l’article (section 3) est consacrée aux propriétés formelles qui nous permettent de reconnaître les compléments de sujet, d’objet direct et indirect, et d’introduire la notion de complément d’objet oblique. Alors que cette seconde partie suffit pour concevoir une typologie générale qui comprend quatre catégories avec quelques distinctions ultérieures du sujet et de l’objet direct, la troisième et la plus importante partie de l’article (section 4) procède à une classification détaillée des complément d’objet oblique et discute également des problèmes de délimitation entre les objets obliques et les adverbiaux ou circonstants.


2 Déduction théorique de la fonction syntaxique de complément

Afin d’être correctement définie, la notion de complément doit reposer sur une idée précise de ce qu’est la syntaxe ou la grammaire, qui à son tour doit être encadrée par un fondement solide en théorie du langage. C’est de ce fondement qu’il s’agit dans la section 2.1, qui traite de la fonction langagière fondamentale de la représentation et de la prédication élémentaire. À partir de cela seront brièvement expliqués les principes de base et les notions fondamentales d’une syntaxe descriptive dans la section 2.2. Les principes de cette syntaxe seront illustrés par la présentation de la prédication complexe et de ses aspects sémantiques et syntaxiques.




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2.1 Représentation, motivation et arbitrarité syntagmatique

La représentation peut être considérée comme un des trois aspects fondamentaux du langage (Gévaudan 2013a : 26s.), énumérés ci-dessous :

  • La communication (aspect empirique du langage)
  • La convention (aspect historique du langage)
  • La représentation (aspect sémiologique du langage)

Le processus de représentation du langage consiste d’abord en deux composantes : le représentant et le représenté. Dans la communication, la fonction de représentation dépend de facteurs contextuels et conventionnels. Ces derniers sont les moyens d’expression que met une langue particulière à disposition des locuteurs. Or, s’il semble facile d’établir un lien entre une forme (représentant conventionnel) et sa signification (représenté conventionnel), le même lien entre la combinaison de formes qu’est une phrase et la signification de cette phrase est bien plus difficile à concevoir, car la combinaison de formes ne mène pas à une simple addition de leurs significations, mais bien au contraire à une synthèse complexe de ces éléments. Le problème fondamental de la théorie de la grammaire est donné par la difficulté de mettre la construction syntagmatique en relation avec la synthèse des significations impliquées. En d’autres termes, il s’agit du problème de la représentation syntagmatique.

Un des grands débats de la linguistique du XXème siècle repose sur ce problème. D’un côté, les grammaires structuralistes et génératives plaidaient pour une autonomie totale du module syntaxique afin de se débarrasser du problème de la représentation syntagmatique. De l’autre côté, les grammaires fonctionnalistes, cognitives et (récemment) constructionnelles insistaient sur la dépendance de la syntaxe envers les fonctions sémantiques. Bien sûr, les deux camps avaient raison. D’une part, toute activité linguistique sert à la représentation et on ne saurait croire que les structures formelles ne soient pas imprégnées des fonctions de représentation qu’a la communication langagière.2 D’autre part, les restrictions de la forme linguistique (représentant) ‒ matérialité, linéarité, dépendance temporelle ‒ par rapport à l’infini de l’imagination mènent forcément à une certaine arbitrarité de la représentation, non seulement dans les formes, mais également dans leur combinatoire syntagmatique.

Pour échapper à ce dilemme, la stratégie fondamentale consiste à distinguer le plan formel du plan sémantique sans perdre de vue les relations qu’ils peuvent avoir. Le problème de l’opposition entre l’arbitrarité et la motivation syntagmatique se voit surtout dans le cas de la prédication, qui est certainement l’élément le plus complexe de l’énoncé sur les deux plans. Or, la prédication est une notion ambiguë, car elle est à la fois sémantique et syntaxique. D’abord, il s’agit d’un terme sémantique : en logique, la prédication est l’attribution d’une propriété à une entité donnée. La propriété correspond au prédicat (ou l’attribut) et l’entité au sujet. Dans le cas suivant Albert est le sujet du prédicat dormir :

(1) (a) Albert dort
(b) DORMIR(‘Albert’)

Mais la prédication ne peut pas être que sémantique, car elle a besoin d’une expression ‒ il n’y a pas de représenté sans représentant. Et puisque la prédication réunit au moins le sujet et le prédicat, les formes des deux composantes sujet et prédicat doivent être présentes dans le syntagme qui l’exprime. On peut donc désigner ce syntagme du terme prédication, qui obtient ainsi, comme d’ailleurs les termes sujet et prédicat, un sens syntaxique. En l’occurrence, la prédication syntaxique dans (1)(a) se réfère au syntagme du sujet syntaxique (Albert) et du prédicat syntaxique (dort), la prédication sémantique dans (1)(b) à la synthèse du sujet sémantique (‘Albert’) et du prédicat sémantique ( DORMIR(x) ).




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Dans la tradition grammaticale française on dit souvent proposition quand on parle de la prédication. La proposition est également à la fois sémantique et syntaxique (on dit par exemple « proposition principale » etc.) ; son sens sémantique original est celui d’une représentation d’un état de choses, qui peut, dans la logique propositionnelle, être vraie, fausse, possible ou niée. Ce n’est en fait pas la même chose qu’une prédication, comme le montre l’analyse suivante :

(2) (a) Ce matin, Albert dort
(b) Proposition = [PRÉSENT, CE MATIN, DORMIR(‘Albert’)]
(PRÉSENT = moment de locution)

À côté de la prédication au sens strict, qui est l’attribution d’un prédicat à un sujet et rien de plus, la proposition implique une situation temporelle (temps de la désinence verbale) qui permet d’analyser sa valeur de vérité et peut de surcroît contenir d’autres indications temporelles ou locatives exprimées par exemple par des adverbiaux (comme ce matin).


2.2 Compléments, arguments et constituants

Les notions de base de la prédication sémantique et syntaxique présentées dans la section précédente esquissent de quelle manière traiter le problème de la représentation syntagmatique. D’abord, il convient de respecter strictement la distinction entre l’expression et le contenu, c’est-à-dire entre le plan syntaxique et le plan sémantique. On pourrait penser que cela va de soi, mais les cas de confusion et de mélange de ces plans sont légion.3 Tenir compte de l’expression (représentant) et du contenu (représenté) et bien les distinguer veut dire en syntaxe admettre l’autonomie du plan formel par rapport au plan sémantique dans le détail ; cela n’empêche toutefois pas de bâtir sur le principe de la représentation de l’expression à un niveau global. Pour expliquer concrètement en quoi consiste cette démarche, continuons à déployer l’appareil notionnel de la prédication.

La prédication élémentaire en logique (et en sémantique) consiste en un sujet et un prédicat. Comme on a pu le voir dans (1)(b) le prédicat y est défini comme une fonction à une place ‒ celle du sujet. Mais pour pouvoir décrire des phrases, cela ne suffit pas, car la prédication peut avoir plus d’un ‘sujet’, comme dans le cas de l’exemple (3)(a) :

(3) (a) Albert mange une pomme
(b) MANGER(‘Albert’,’une pomme’)

Comme le montre l’analyse dans (3)(b), on peut concevoir la prédication sémantique de (3)(a) comme une fonction à deux places. Le passage en logique à la description de prédications complexes à deux places ou plus (par exemple dans le cas de Antoine donne une pomme à Albert, qui dénote un prédicat à trois places ou trivalent) a entraîné un changement terminologique : au lieu de dire qu’une prédication complexe a plusieurs ‘sujets’, on dit qu’elle a plusieurs arguments. C’est là l’expression actuelle, car l’ancienne idée d’une hiérarchie des arguments sémantiques qu’on appellerait sujet et objet ne se confirme pas dans une analyse logique ou sémantique. Les termes sujet et objet se maintiennent sur le plan grammatical ou syntaxique de la forme, mais sont abandonnés sur le plan sémantique du contenu. Ils ne désignent plus que les expressions qui se réfèrent aux arguments.

Dans (3)(a), Albert est le sujet, une pomme l’objet et mange (ou mang-) le prédicat syntaxique de la prédication syntaxique Albert mange une pomme. Dans (3)(b) en revanche, ‘Albert’ et ‘une pomme’ sont les arguments du prédicat sémantique MANGER(x,y) dans la prédication sémantique MANGER(‘Albert’,’une pomme’). Or, le terme général pour sujet et objet est complément : le sujet et l’objet, ou les objets, sont tous des compléments. Le terme complément est donc le correspondant syntaxique du terme sémantique argument. C’est la notion syntaxique de complément qui est au centre des considérations présentes. Un synonyme de complément que l’on trouve souvent en linguistique, notamment francophone, est le terme actant proposé par Tesnière (1959) dans le cadre de sa théorie de la valence. Dans la mesure où il est défini correctement, ce terme est absolument valable. Toutefois, il suggère une notion sémantique qui est gênante pour un terme qui exprime une notion syntaxique : l’actant, c’est celui qui agit, on a donc l’impression d’avoir affaire à un type d’argument.4 Le tableau dans la Fig. 1 résume la terminologie du système notionnel cohérent développé jusqu’ici autour de la prédication. :




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Fig. 1 Terminologie pour l’appareil notionnel de la prédication

Cette terminologie nous permettra par la suite l’expression univoque et conceptuellement claire des concepts à discuter. Quant aux notions exprimées par les termes syntaxiques sujet et objet direct, indirect et oblique, on reviendra à leur définition exacte dans la section 3 et, en ce qui concerne le complément d’objet oblique, dans la section 4. Comme déjà évoqué, il n’y a pas de correspondants sémantiques pour ces termes, car on ne peut pas établir de hiérarchie des types d’argument.

Maintenant que nous disposons d’un cadre notionnel cohérent et d’une terminologie claire, qui est en mesure de décrire le phénomène linguistique de la prédication, nous pouvons grâce à elle illustrer en quoi consiste la dialectique entre autonomie formelle et représentation globale évoquée au début de cette section. Dans l’analyse concrète, nous avons affaire à des syntagmes, c’est-à-dire à des segments de la phrase. Or, on peut se demander de quelle manière analyser ces segments. Un principe d’analyse est certainement la considération séparée de la forme et du sens comme on l’a appliquée auparavant à l’analyse de la prédication. Un second principe fondamental consiste dans la distinction entre l’analyse intrinsèque ou interne et l’analyse extrinsèque ou externe d’un segment. On peut illustrer cette distinction à l’aide des exemples suivants :

(4) (a) Albert écrit une lettre à sa mère
(b) Albert l’écrit à sa mère
(c) Albert écrit à sa mère qu’elle lui manque

Dans les trois exemples de (4), le segment mis en caractères gras est un complément d’objet direct. Il s’agit toutefois d’un syntagme nominal ou déterminatif (SN/SD) dans le cas de (4)(a), d’un pronom personnel (PRON) dans le cas de (4)(b) et d’une proposition complétive, voire d’un syntagme de conjonction (SC) dans (4)(c), ce qui fait une différence considérable, qui se traduit notamment dans les différentes positions de ces segments dans la phrase. Alors que dans l’analyse externe on constate que les segments en question sont des compléments d’objet direct (COD), l’analyse interne nous montre leur différence structurelle, c’est-à-dire la différence entre leurs constructions ou constitutions internes. L’analyse externe fait ressortir la fonction syntaxique des segments, l’analyse interne leur structure formelle et leurs constituants. Au niveau sémantique, l’analyse externe nous permet entre autres d’attribuer les rôles sémantiques ‘patient’ à l’objet de (4)(a) et ‘énoncé’ à celui de (4)(c) (cf. Gévaudan 2011), celui de (4)(b) pouvant être l’un des deux selon le contexte. L’analyse sémantique interne se rapporte à une référence spécifique, mais indéfinie et au concept LETTRE dans (4)(a), à une valeur anaphorique dans (4)(b) ainsi qu’à une proposition (et illocution) dans (4)(c).

Suivant les distinctions entre la forme et le contenu ainsi qu’entre l’analyse externe et interne des segments linguistiques, on peut en général, comme le démontre l’étude de l’exemple (4), analyser quatre dimensions grammaticales ou syntaxiques d’un segment. Le tableau dans Fig. 2 donne un aperçu de ces quatre dimensions, des critères qui les déterminent et des notions et termes qui y correspondent (cf. Gévaudan 2013c : 2) :


Fig. 2 Les quatre dimensions de l’analyse syntaxique




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D’après ce schéma, on peut très bien analyser les approches des théories de la grammaire qui ont mené le discours linguistique au XXème siècle et au-delà. On constatera que les grammaires fonctionnelles (entre autres Tesnière 1959, Halliday 1985, Dik & Hengeveld 1997) se concentrent sur l’aspect extrinsèque et négligent fréquemment la distinction entre fonctions syntaxiques et sémantiques, alors que les grammairiens plutôt formels (entre autres Chomsky 1957, 1965, 1980) se concentrent essentiellement sur l’analyse intrinsèque des structures syntaxiques.5

Dans cette section (2), on a traité des notions fondamentales selon lesquelles on peut considérer les fonctions de complément. Cela implique une déduction à partir des fonctions fondamentales du langage, parmi lesquelles la représentation doit être placée au premier plan afin de développer les principes d’analyse de la syntaxe. À partir du cadre notionnel et terminologique présenté dans la Fig. 1 et des dimensions de l’analyse syntaxique de la Fig. 2, on procèdera dans ce qui suit à une classification des types de compléments en français.


3 Les types de complément en français

Afin d’expliquer les fonctions syntaxiques des compléments dits « centraux » (Lazard 1997 : 18) on présentera dans cette section trois critères systématiques d’identification de complément liés aux propriétés du sujet syntaxique (section 3.1), à la diathèse active et passive (section 3.2) ainsi qu’au système de cas des pronoms personnels atones (section 3.3). Cela nous permettra de juger des paradoxes de la terminologie grammaticale française en rapport avec les termes « objet indirect » et « objet second » (section 3.4). Après avoir ainsi établi une typologie de quatre types de compléments, on terminera par une discussion concise des tentatives d’une classification plus détaillée des compléments en français présentées de par la linguistique (section 3.5).


3.1 Le sujet syntaxique

Bien qu’on ait vu dans la section 2.2 que l’usage du terme sujet dans un sens sémantique ne donne plus guère de sens, surtout quand on a affaire à des prédicats sémantiques à plusieurs places, on trouve cet usage très fréquemment dans les grammaires et dans les ouvrages linguistiques. Il est donc préférable de parler de sujet syntaxique afin d’éviter toute confusion. Ici, ce n’est que le sujet syntaxique qui nous intéresse, c'est-à-dire le complément de sujet.6 Il est essentiellement déterminé par l’accord de la désinence verbale, illustrées dans l’analyse suivante :

(5) vous2PL/S parlez2PL beaucoup

L’accord de la conjugaison personnelle est une sorte de dédoublement du sujet que certains auteurs en linguistique comparée ou typologique nomment « indice actantiel » (cf. entre autres Lazard 1997, Bossong 1998).

On peut aussi tester le sujet par une dislocation focalisante à gauche du type c’est X qui, comme dans le cas suivant :

(6) C’est vous2PL [quiS parlez2PL beaucoup]

Le pronom relatif qui est pour ainsi dire un nominatif qui a toujours la fonction de sujet. Il transmet la personne et le nombre du syntagme nominal dont il dépend. D’autres tests permettant d’identifier le sujet sont la mise à l’infinitif et à l’impératif, qui le font disparaître :

(7) (a) vous lui dites tout
(b) (il faut) tout lui dire
(c) dites-lui tout




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3.2 Transitivité et diathèse : complément de sujet et complément d’objet direct

On appelle traditionnellement transitives les phrases qui se construisent avec un complément d’objet direct. Dans les exemples suivants, (8)(a) est transitif alors que (8)(b) est intransitif :

(8) (a) le professeur explique les principes de la linguistique aux étudiants
(b) le professeur parle beaucoup

Tandis que dans (8)(a), le syntagme les principes de la linguistique a la fonction de complément d’objet direct, (8)(b) ne présente pas de complément d’objet direct. Cela devient évident dès que l’on essaie de mettre ces exemples au passif :

(9) (a) [les principes de la linguistique]S sont expliqués aux étudiants ([par le professeur]COO)
(b) *beaucoup parle par le professeur

Le sujet de la phrase passive est l’objet direct de la phrase équivalente active. Par conséquent une phrase intransitive comme (8)(b) ne peut pas être mise au passif, comme le montre (9)(b). Dans (9)(a) l’expression du sujet prouve que le syntagme les principes de la linguistique a la fonction de complément d’objet direct dans (8)(a). La phrase au passif permet également de reconnaître le sujet de l’actif, car celui-ci est soit omis soit exprimé par un syntagme prépositionnel introduit par les prépositions par ou de. Celui-ci a une fonction oblique (COO = complément d’objet oblique). On reviendra sur ce complément du passif dans la section 4.3.

La possibilité de transformation entre l’actif et le passif s’appelle traditionnellement diathèse (de l’ancien grec διάθεσις diáthesis ‘mise en place, disposition’). On parle de diathèse de l’actif et de diathèse du passif ou bien de la voix active et de la voix passive. À cela s’ajoute la diathèse réflexive du type les principes de la linguistique s’expliquent tout seuls.


3.3 Le système des pronoms personnels et les compléments obliques

Alors que l’accord de la personne et du nombre met en évidence le sujet, la mise au passif d’une phrase active permet d’identifier à la fois le complément d’objet direct et le complément de sujet. Mais le procédé le plus fiable pour reconnaître les fonctions de complément est celui de la pronominalisation. Cela vient du fait que les pronoms personnels atones du français sont déclinables et peuvent apparaître sous forme du nominatif (je, tu, il/elle, nous, vous, ils/elles), de l’accusatif (me, te, le/la, nous, vous, les) ou du datif (me, te, nous, vous, lui, leur).7 Le cas nominatif indique la fonction de sujet, le cas accusatif celle du complément d’objet direct et le datif celle du complément d’objet indirect (on reviendra sur les problèmes liés à ce terme dans la section suivante). Par conséquent, la substitution d’un complément nominal par un pronom personnel permet d’identifier sa fonction. C’est ce que montrent les analyses de l’exemple (8)(a) dans (10) :

(10) (a) le professeur explique les principes de la linguistique aux étudiants
[= (8)(a)]
(b) il explique les principes de la linguistique aux étudiants
=> le professeur = S
(c) le professeur les explique aux étudiants
=> les principes de la linguistique = COD
(d) le professeur leur explique les principes de la linguistique
=> aux étudiants = COI
(e) [le professeur]S explique [les principes de la linguistique]COD
[aux étudiants]COI

Dans les analyses de (10)(b‒d), chacun des compléments nominaux de (10)(a) est substitué par un pronom personnel, qui précise à quelle fonction syntaxique on a affaire. (10)(e) présente les résultats de ces analyses à l’aide d’une notation dont la compréhension devrait être intuitive : les crochets délimitent les syntagmes analysés, la fonction est indiqué par une abréviation placée juste après le crochet de fermeture.




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La pronominalisation des compléments est une méthode infaillible d’identification de leur fonction. Les locuteurs sont capables de procéder à cette opération, car de par leur compétence linguistique ils connaissent la valence des verbes, qui impose les fonctions de complément. D’ailleurs, il semble que l’usage de pronoms personnels en tant que sujets et objets est nettement plus fréquent que celui d’expressions nominales. C’est du moins le résultat d’une étude menée par Ashby & Bentivoglio (1993) pour le français. Selon leurs données (1993 : 66, table 4), les compléments nominaux de constructions attributives (X + être + expression prédicative), intransitives (S + prédicat) et transitives (A + prédicat + O) sont de nature nominale dans seulement 36% des cas.8 La plupart des autres expressions de complément sont des pronoms personnels.9

Les résultats de Ashby & Bentivoglio confirment une hypothèse émise par Du Bois (1987 : 819ss., cf. également Du Bois 2003 : 33ss.), connue sous le nom « Preferred Argument Structure », selon laquelle la majorité des compléments anaphoriques (pronoms personnels ou expressions équivalentes selon le type de langue) par rapport aux compléments nominaux est un trait universel du langage. Or, si on peut dire que pour le français plus de la moitié des réalisations de compléments se fait par des pronoms personnels, cette langue apparaît soudain sous un autre aspect typologique, à savoir comme une langue dont les compléments sont majoritairement marqués par la déclinaison des pronoms personnels. De ce fait, le français ressemble à cet égard beaucoup plus au latin, à l’ancien grec, à l’allemand et au russe qu’on aurait pu le penser. De ce point de vue le système pronominal des cas, et respectivement des fonctions syntaxiques, est ‒ à côté de l’indice actantiel du sujet dans la désinence verbale (cf. Lazard 1997 : 13, Bossong 1998 : 13ss.) ‒ l’ancrage principal de l’organisation grammaticale de la prédication. La preuve en est d’ailleurs l’autonomie du système de placement des pronoms clitiques (position préverbale des pronoms objet).

Or, si les pronoms personnels atones constituent le système fonctionnel de complémentation du prédicat syntaxique, les compléments que l’on nommera désormais obliques sont ceux qui ne font pas partie de ce système. Exclus des fonctions systématiques de compléments de sujet, d’objet direct et indirect, ils appartiennent à un ensemble fonctionnel plus ou moins hétérogène, qu’on analysera en détail dans la section 4. Comme le montre l’exemple suivant, les compléments obliques sont souvent rattachés à la prédication syntaxique par des prépositions :

(11) (a) Le professeur s’intéresse aussi aux étudiants
(b) Le professeur s’intéresse aussi à eux

Dans (11)(b) le syntagme à eux substitue le compléments nominal aux étudiants de (11)(a), qui n’est pas remplaçable par un simple pronom personnel atone. Il faut garder la préposition du complément nominal et ajouter un pronom personnel tonique.

Le terme oblique provient du latin obliquus, dont la signification est ‘en biais, de travers’. On le trouve dans les grammaires de l’antiquité latine, notamment chez Priscien (voir infra, bibliographie), où, en tant que cas oblique (casus obliquus), il est en opposition avec le cas direct (casus rectus). Cette opposition est reprise par la tradition des grammairiens stoïques, dont Apollonios Dyscole (Απολλώνιος ὁ δύσκολος), qui oppose le nominatif (‘direct’) à tous les autres cas (‘obliques’) (cf. Ildefonse 1997 : 409ss.). Cette opposition repose, on l’aura deviné, sur le critère de l’accord de la conjugaison verbale avec le sujet (indice actantiel) qu’on a traité dans la section 3.3. De nos jours, dans la discipline de la typologie linguistique, le terme oblique désigne les compléments périphériques (cf. Comrie 1981, Andrews 1985, Whaley 1997). Lazard (1997 : 17s.) parle d’« actants centraux » et « périphériques », qu’il décrit comme suit à l’égard du français :

Les actants, surtout les plus centraux, doivent souvent être définis par un faisceau de plusieurs propriétés. En effet il peut se faire, et c’est souvent en particulier le cas des relateurs (cas ou adpositions), qu’une même propriété caractérise plusieurs actants de statut différent. C’est ainsi que, en français, la préposition à peut introduire un actant relativement central, dans j’obéis au colonel, un autre un peu plus périphérique, dans je pense au colonel (actant différent du précédent, car on dit je lui obéis, mais je pense à lui, non *je lui pense)[.] (Lazard 1997 : 19)




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On ne peut que souligner cette observation, quoiqu’un détail paraisse inexact : il ne s’agit pas, dans le second cas (je pense au colonel) d’un actant « un peu plus périphérique », mais d’un actant (ou complément) nettement plus périphérique, puisque l’actant n’est pas rattaché au système de déclinaison pronominale. On verra dans la section suivante pourquoi il est nécessaire d’introduire le terme typologique de complément oblique dans la grammaticographie française.


3.4 Objet indirect, objet second : paradoxes de la terminologie grammaticale française

Après avoir discuté les critères syntaxiques formels selon lesquels il convient de distinguer les compléments centraux (sujets, compléments d’objet direct et indirect) des compléments périphériques (compléments d’objet oblique), il convient de revenir sur deux graves problèmes terminologiques, étroitement liés, qui se sont incrustés dans la tradition des grammaires françaises. Le premier concerne le terme complément d’objet indirect, que le Grevisse définit comme suit :

Le complément d’objet indirect est rattaché au verbe indirectement, c’est-à-dire par l’intermédiaire d’une préposition : Nuire à SON PROCHAIN. Se souvenir DE SON ENFANCE. Les cambrioleurs ont profité DE MON ABSENCE. (Grevisse 2011 : 337)

Apparemment, le complément d’objet indirect est interprété comme complément introduit par une préposition, ce qui en fait une catégorie à laquelle appartiennent à la fois les compléments centraux du type (10) et (12) et les compléments périphériques du type (11), (13) et (14) :

(12) (a) Nuire à son prochain
(b) Lui nuire
(13) (a) Se souvenir de son enfance
(b) S’en souvenir
(14) (a) Les cambrioleurs ont profité de mon absence
(b) Les cambrioleurs en ont profité

Le Grevisse méconnaît donc la distinction fondamentale expliquée ci-dessus par Lazard, car seul le complément de (12)(a) peut être repris par un pronom personnel, comme dans (12)(b). Mais il n’est pas le seul à commettre cette erreur : s’y joignent entre autres Brunot (1922 : 377), Wagner & Pinchon (1962 : 181), Chevalier (1968 : 72), Charaudeau (1992 : 376), Riegel et al. (1994 : 225), Frontier (1997 : 96s.), Wilmet (1997 : 478‒480).10 La raison pour laquelle toutes ces grammaires regroupent les compléments que l’on peut exprimer par le pronom personnel au datif (lui, leur) avec ceux qui ne peuvent être substitués par aucun pronom personnel, est l’idée que direct veut dire ‘sans préposition’ et indirect ‘avec préposition’. Mais l’idée originale est qu’il s’agit de l’objet directement affecté par la prédication,11, qui devient sujet de la voix passive (qui acquiert donc l’ancien « cas direct », le nominatif). D’ailleurs, le latin et le grec n’introduisent pas l’objet indirect (le datif) par une préposition, et comme les grammairiens médiévaux et classiques basaient leurs réflexions sur ces langues, il est clair qu’à leurs yeux l’absence de préposition ne pouvait pas être le critère déterminant l’objet direct. De plus, un grand nombres de langues européennes, parmi elles la plupart des langues romanes (à part le français, l’italien standard, septentrional et central ainsi que l’engadinois) introduit une partie importante des objets directs nominaux par des prépositions (cf. Bossong 1997). L’idée de définir les compléments indirects par la présence d’une préposition est donc une évolution exclusivement française.




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Une autre évolution terminologique française, pas moins fâcheuse du reste, est la désignation de l’objet direct comme premier et de l’indirect (dans le sens qui englobe les compléments obliques) de second. Voyons là aussi la définition du Grevisse :

Le complément d’objet indirect […] peut aussi accompagner un complément d’objet direct, que l’on appelle alors objet premier, tandis que l’objet indirect est dit objet second (ou secondaire) (Grevisse 2011 : 337)

Comme on peut également le lire chez Brunot (1922 : 377ss.), Chevalier (1964 : 73), Riegel et al. (1994 : 225), Frontier (1997 : 96) et Wilmet (1997 : 482‒484), l’idée de cette démarche est de qualifier les compléments par l’ordre des mots COD + COI. Or, cette définition est inappropriée pour deux raisons. Premièrement, cet ordre peut être renversé pour des raisons différentes : soit parce que l’objet direct est « nettement plus volumineux » que l’objet indirect, comme le remarquent Riegel et al. (1994 : 225), soit pour « éviter une ambiguïté » (ibd.), soit pour rhématiser l’objet direct. Deuxièmement, l’ordre des mots appartient à la structure des constituants et appartient à une autre dimension de la description grammaticale que les fonctions syntaxiques. Il ne peut donc en aucun cas les qualifier.

Comme nous ont montré les exemples (10) et (11) ainsi que la citation de Lazard supra (3.3), nous avons, à côté des compléments d’objet direct, deux types de compléments d’objet que je propose d’appeler indirect et oblique afin de modifier et de remplacer par ces désignations la terminologie actuelle. Il s’agit donc de restreindre le terme complément d’objet indirect aux compléments qu’on peut substituer par des pronoms personnels au datif, de nommer complément d’objet oblique les compléments qui ne peuvent pas être exprimés par des pronoms personnels et d’abandonner les termes tout à fait illogiques de compléments premiers et seconds. Cette modification terminologique est une condition nécessaire pour la compréhension des catégories syntaxiques des compléments.


3.5 Tentatives linguistiques de classification des compléments du français

La classification des compléments est une entreprise qui ne peut se faire que pour une langue particulière, même si celle-ci fait partie d’un type de langue qui la fait ressembler à d’autres langues. C’est le cas pour le français qui appartient au type « accusatif » (cf. Lazard 1997 : 13). Du côté de la linguistique, et notamment sous l’influence de la théorie de la valence de Tesnière (1959), les travaux de Roulet (1969), Busse (1974), Kotschi (1974, 1981) et Koch (1981) ont proposé des systèmes de classification des compléments du français nettement plus détaillés que la classification générale en complément de sujet (S), d’objet direct (COD), indirect (COI) et oblique (COO) qu’on a conçue jusqu’ici. Tous ces auteurs distinguent notamment le sujet impersonnel du sujet personnel, qu’illustrent ici les exemples de Roulet :

(15) C0 (Roulet 1969 : 54f.)
(a) Il neige
(b) Il faut du beurre
(c) Ce sont nos enfants
(16) C1 (Roulet 1969 : 54f.)
Pierre marche

On conçoit qu’il est sensé de faire cette distinction, car les sujets impersonnels sont toujours à la troisième personne du singulier, apparaissent uniquement sous forme pronominale et ne peuvent ni faire l’objet de questions (*Qui faut du beurre ?) ou de dislocations (*C’est lui qui neige), à part quand il s’agit de présentatifs, comme dans (15)(c). L’argument le plus important consiste toutefois dans le fait que les phrases avec sujet impersonnel ne peuvent pas être transformées au passif. À l’instar de Roulet, qui nomme ses catégories C0, C1 … C6, tous les auteurs évoqués ici procèdent à une indexation de leurs catégories. Dans la section 4, on suivra de plus près l’étude de Kotschi, car son analyse des compléments obliques est la plus détaillée et la plus cohérente. Kotschi développe une classification avec la suite de catégories E0 à E8 (E pour Ergänzung, le mot allemand pour complément). Ses catégories E0 et E1 correspondent à celles de Roulet, E2 est identique au complément d’objet direct.12




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Avant de passer à l’analyse des compléments d’objet oblique, on notera une particularité de certains objets directs évoquée par Koch (1981 : 57s.) et illustrée par l’exemple suivant :

(17) (a) Le garçon a un gâteau (Koch 1981 : 57)
(b) Le garçon l’a
(c) *Le gâteau est eu (par le garçon)

Dans le cas du syntagme un gâteau dans (17)(a) on a affaire à un objet direct dans la mesure où celui-ci peut être substitué par un pronom personnel à l’accusatif, comme dans (17)(b) ; toutefois il ne peut pas devenir sujet de la voix passive, comme le montre (17)(c). Koch ne réclame pas pour autant une distinction classificatoire et on n’insistera pas sur ce point, car ce sont surtout les compléments obliques qui nous intéressent ici. On suivra donc la répartition des classes E0‒3 proposées par Kotschi (1974 : 28s.) pour les compléments centraux du sujet (pour nous C0 et C1), de l’objet direct (C2) et de l’objet indirect (C3).


4 Les compléments obliques

Selon la tradition linguistique (cf. notamment Kotschi 1974 : 28ss., 1981 : 94ss.), l’analyse des compléments d’objet oblique se fait essentiellement par des tests d’anaphorisation, car bien que les compléments obliques ne puissent pas être exprimés par des pronoms personnels, on peut les caractériser par d’autres types de reprises anaphorique. Celle-ci se font par les expressions y et en ainsi que par d’autres éléments anaphoriques, généralement introduits par la préposition qui introduit également les compléments obliques nominaux.

L’anaphorisation est, à côté de la conjugaison personnelle et de la mise au passif, le critère le plus puissant dans l’analyse formelle des compléments. Elle se réalise non seulement par les pronoms personnels, capables de substituer les compléments nominaux dont ils indiquent la fonction par leur classe morphologique (nominatif, accusatif, datif), mais également pas d’autres formes de reprise anaphorique. Il s’agit des expressions y et en ainsi que d’autres formes anaphoriques, généralement introduites par la préposition qui précède également les compléments obliques nominaux.

Afin de classifier les compléments obliques on procèdera à une analyse des objets substituables (4.1) et non substituables (4.2) par en ou y, des compléments obliques des phrases passives (4.3) et, à la suite de quelques considérations fondamentales sur la délimitation entre prédicats, adverbiaux (circonstant) et compléments (4.4), des compléments attributifs et copulatifs (4.5).


4.1 Les compléments obliques repris par les anaphores y et en

Certains compléments obliques introduits par des prépositions peuvent être substitués par les anaphores y ou en, comme le montrent les exemples (18) et (19) :

(18) (a) Les étudiants s’intéressent à la linguistique
(b) Les étudiants s’y intéressent
(c) Les étudiants s’intéressent à elle
(19) (a) Les étudiants parlent du cours de linguistique
(b) Les étudiants en parlent
(c) Les étudiants parlent de lui

Les compléments nominaux substitués par y et en dans les exemples (18)(b) et (19)(b) peuvent également être repris par des constructions anaphoriques référentielles introduites par les mêmes prépositions que les compléments nominaux, comme dans (18)(c) et (19)(c). Dans ce cas, ces prépositions sont suivies d’une expression anaphorique référentielle, en l’occurrence d’un pronom personnel tonique.




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Il convient toutefois de distinguer les compléments substituables par y et par en, car ces derniers sont toujours introduits par la préposition de, alors que les syntagmes prépositionnels remplacés par y peuvent être introduits par d’autres prépositions que à, comme le prouvent les exemples (20) et (21) :13

(20) (a) Le professeur compte sur l’indulgence de ses étudiants
(b) Le professeur y compte
(c) Le professeur compte sur elle
(21) (a) Salagnon crut en leur amitié
[Alexis Jenni, L'Art français de la guerre, in : FRANTEXT]
(b) Salagnon y crut
(c) Salagnon crut en elle

Il convient donc de prévoir deux catégories différentes de compléments, selon leur reprise anaphoriques par y ou en. Dans le premier cas, nous avons affaire à la catégorie C4 (reprise par y ou par prép. + pron. pers. tonique) et dans le second à la catégorie C5 (reprise par en ou par de + pron. pers. tonique).

Cependant, ces deux catégories ne permettent pas de classifier tous les compléments substituables par y et en, car dans certains cas, la reprise anaphorique du type représenté par (18)(c) et (19)(c) se fait d’une manière déviante dans la mesure où elle ne peut pas être reprise par un pronom personnel tonique, mais uniquement par un adverbe locatif (ici, , là-bas), comme le montrent (22)(c) et (23)(c).

(22) (a) le chat descend à la cave
(b) le chat y descend
(c) le chat descend
(23) (a) le chat vient de la cuisine
(b) le chat en vient
(c) le chat vient de là

Il faut donc distinguer les compléments substituables par y ou par ici, etc. des compléments de la catégories C4 et les attribuer à une propre catégorie C6. De même, les compléments substituables par en ou par d’ici, de là etc. sont à distinguer de la catégorie C5 et doivent être classés dans une propre catégorie C7. La distinction des catégories C6 et C7 est nécessaire dans la mesure où la reprise avec l’adverbe locatif se fait sans préposition quand il s’agit de compléments du type C6, alors que la préposition des compléments du type C7 introduit également les reprises par adverbe locatif.

Mises à part les différentes formes anaphoriques, on peut par ailleurs justifier la distinction de ces compléments d’origine et de but par leur possible cumul (cf. Kotschi 1974 : 31). L’exemple (24) en fait état :

(24) le chat descend de la cuisine à la cave

Notons toutefois que ce cumul se fait essentiellement avec des compléments nominaux, comme le montrent la difficulté des essais de reprise anaphorique par y et en sous (25) :

(25) (a) ??le chat y descend de la cuisine
(b) ??le chat en descend à la cave
(c) ??le chat en y descend




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On peut donc résumer les classes de compléments obliques substituables par y et en comme dans tableau représenté par la Fig. 3 :


Fig. 3 Classification des compléments obliques substituables par y et en

Notons que les compléments des types C6 et C7 ont en commun le sémantisme des déictiques locaux. La définition des catégories en question n’en reste pas moins formelle. Sous le point de vue de la fonction représentative de la syntaxe, il n’est pas étonnant de constater des corrélations entre certaines distinctions sémantiques et syntaxiques.


4.2 Les compléments obliques sans reprise anaphorique immédiate

À côté des compléments obliques des catégories C4-7, que l’on peut reprendre par les expressions anaphoriques y et en, il existe en français une série de compléments obliques dénués de toute reprise anaphorique immédiate. C’est notamment le cas du complément d’objet oblique du verbe protester. Celui-ci ne peut être exprimé ni par y ni par en, comme le montre l’exemple (26) :

(26) (a) Ils protestaient contre « la répression » par le gouvernement
[MANCHETTE Jean-Patrick, Journal : 1966-1974, in : FRANTEXT]
(b) Ils *en / *y protestaient
(c) Ils protestaient contre elle

Tandis que dans (26)(c) la reprise anaphorique se fait sans problème avec contre, la préposition du complément nominal (contre + pron. tonique), l’emploi des anaphores y et en ne se prête pas comme anaphore de ce complément. Il faut donc admettre une nouvelle catégorie C8 qui regroupe les compléments dont la seule expression anaphorique consiste en un pronom introduit par la préposition de la construction nominale.

À cette catégorie appartiennent également les compléments obliques représentés dans les exemples (27) et (28), qui permettent l’anaphore prépositionnelle soit uniquement pronominale soit uniquement démonstrative :

(27) (a) La même fille couchait avec un autre
[Stéphane Osmont, Éléments incontrôlés, in : FRANTEXT]
(b) *La même fille en / y couchait
(c) La même fille couchait avec lui / *avec cela
(28) (a) L'œuvre consiste en un choix de photographies, accompagnées de la
carte de France
[Édouard Levé, Œuvres, in : FRANTEXT]
(b) *L'œuvre en / y consiste
(c) L'œuvre consiste *en lui / en cela

Dans les cas (27) et (28), la sémantique de la prédication implique apparemment une restriction portant sur le type de reprise anaphorique référentielle. Cela n’empêche cependant pas catégoriquement la référence anaphorique. On peut donc compter ces cas parmi les compléments de la catégorie C8.


4.3 Les « anti-sujets » : compléments obliques de la voix passive

Parmi les compléments d’objet oblique, il faut compter les compléments des phrases au passif qui correspondent au sujet de la voix active. Ceux-ci sont introduits par les prépositions par et ‒ plus rarement ‒ de. On a déjà rencontré ce type de complément dans l’exemple (9)(a), répété ci-dessous dans (29)(a) :




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(29) (a) les principes de la linguistique sont expliqués aux étudiants par le professeur
(b) *les principes de la linguistique en / y sont expliqués aux étudiants
(c) les principes de la linguistique sont expliqués aux étudiants par lui

Avant de discuter en détail les conséquences et les problèmes des analyses de (29)(b) et (29)(c), il convient d’élucider dans quelle mesure on a affaire à un type de complément et pourquoi le titre de cette section fait usage du terme « anti-sujet ». Commençons par cette dernière question. On trouve souvent pour ce type de complément la désignation « complément d’agent », notamment dans les grammaires du Grevisse (2011 [1936] : 419‒421), de Wagner & Pinchon (1962 : 284), Chevalier (1964 : 71s.), Charaudeau (1992 : 376), Riegel et al. (1994 : 436‒439), Frontier (1997 : 92), Wilmet (1997 : 459‒461). Or, même si cette désignation est, dans une certaine mesure, souvent justifiée ‒ comme dans (29)(a,c) où le professeur / lui est effectivement l’agent ‒, elle est néanmoins loin d’être adéquate. Voyons par exemple le cas suivant, qui représente une très forte minorité de compléments non agentifs de la diathèse passive correspondant au sujet de la diathèse active :

(30) on m'a dit aujourd'hui qu'un chasseur avait été tué par une balle perdue.
[Maurice Genevoix, Ceux de 14, in : FRANTEXT]

Ce qu’on appelle ‘agent’ est un rôle sémantique que l’on peut définir comme étant causateur conscient d’une action (cf. Gévaudan 2011 : 46s.). Il est évident que dans (31), la balle perdue n’est pas un agent (une chose n’a pas de conscience), mais seulement une cause ou un causateur. Le terme « complément d’agent » n’a donc pas l’exactitude que l’on attend d’un terme technique. De plus, la notion d’agent relève de l’analyse des fonctions sémantiques de la prédication, alors que la notion de complément correspond aux fonctions syntaxiques de celle-ci. Puisqu’il n’y a pas de correspondance automatique entre ces deux plans de la phrase, comment peut-on décrire une catégorie d’un des plans par une propriété de l’autre ?

Le problème de dénomination auquel nous sommes confrontés est : comment décrire et définir de manière théoriquement cohérente le passage du sujet de la voix active à l’objet ‒ apparemment oblique, et de surcroît facultatif ‒ de la voix passive ? Pour y arriver nous devons rester sur le plan des fonctions syntaxiques. Ce faisant, notre première observation est qu’on a affaire à un complément correspondant au sujet syntaxique de la voix active. Dans la mesure où celui-ci n’est pas le sujet dans sa propre diathèse (passive), mais transformable en sujet dans l’autre diathèse (active), on pourra parler d’anti-sujet de la voix passive. Cela dit, il faut se demander si le complément d’anti-sujet constitue une propre catégorie de compléments. Malgré sa caractéristique spécifique de pouvoir le transformer en sujet de la phrase active, son comportement à l’égard de l’anaphore, illustré dans par (29)(b) et (29)(c), le rend semblable à d’autres compléments obliques, à savoir ceux de la catégorie C8, présentée dans la section précédente.

Il faut toutefois apporter une précision à propos de ce comportement, car l’anaphorisation avec par lui dans l’exemple (29)(c) paraît un peu étrange. Cela vient du fait que l’expression de l’anti-sujet est hautement rhématique, alors que les anaphores sont par définition thématiques, si bien que dans beaucoup de contextes, notamment dans celui de (29)(c), l’expression anaphorique de l’anti-sujet paraît contradictoire. Cependant, une recherche superficielle de corpus (en l’occurrence dans FRANTEXT) fournit facilement quelques centaines de résultats, dont deux sont représentés dans l’exemple suivant :

(31) (a) Je suis d'emblée adopté par lui
[Claude Arnaud, Qu'as-tu fait de tes frères ?, in : FRANTEXT]
(b) les films que le professeur Galay rapportait de Birmanie […] n'ont pas
 été tournés par lui
.
[Anne-Marie Garat, Pense à demain, in : FRANTEXT]




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Il s’en suit que, même si la reprise anaphorique du type PRéP + PRON PERS / DEM semble inappropriée dans beaucoup de contextes, elle reste néanmoins syntaxiquement possible. En tenant également compte du fait ‒ démontré dans (29)(b) ‒ que la reprise anaphorique par en et y est impossible, tous les facteurs sont donnés pour classer les compléments d’anti-sujet précédés de la préposition par dans la catégorie C8.

En revanche, les anti-sujets précédés par la préposition de semblent appartenir à la catégorie C7, car ils peuvent être substitués par l’anaphore en, comme le montre l’analyse suivante :

(32) (a) Maintenant professeur, il est estimé de ses pairs […].
[Anne-Marie Garat, Dans la main du diable, in : FRANTEXT]
(b) Maintenant professeur, il en est estimé.
(c) Maintenant professeur, il est estimé d’eux.

Dans ce cas, on n’aura aucun doute à propos de l’analyse sous (32)(c), ce qui ne sera éventuellement pas le cas à l’égard de la reprise anaphorique dans (32)(b). Effectivement, la référence de l’anaphore en à des anti-sujets est très fréquente quand ceux-ci ne sont pas humains et spécifiques. Mais on en trouve aussi qui représentent de tels référents, comme dans les cas suivants :

(33) (a) On n'a d'ouverture sur un être que si on en est aimé.
[Jacques Chardeonne, Éva ou le Journal interrompu, in : FRANTEXT]

(b) Mon ami passe pour un franc original dans ce monde symétrique et vain qui juge tout sur les formes extérieures. Malgré cela, il en est estimé et recherché [...].
[Alf. Disc, (1822), « De mon ami », in : L'album. Journal des arts, de la littérature et des théatres 6, p. 425f.]

L’analyse des formes anaphoriques d’anti-sujets montre très clairement qu’il n’est ni nécessaire ni utile d’admettre une catégorie pour ce type de complément et qu’il est préférable de les ranger selon leur comportement anaphorique dans les catégories C7 et C8.


4.4 Délimitation des prédicats, adverbiaux et compléments

Afin de pouvoir discuter deux catégories de compléments atypiques proposées par Kotschi (1974 : 28ss.) dans la prochaine section 4.5, il convient de rappeler les principes fondamentaux sur lesquels repose l’analyse fonctionnelle syntaxique proposée ici. On a vu qu’au niveau sémantique, les deux éléments fondamentaux de la prédication sont le prédicat et les arguments. On a également constaté que les fonctions syntaxiques ne sont pas une représentation fidèle des fonctions sémantiques, mais qu’il y a néanmoins une correspondance générale qui se traduit notamment par le fait que la distinction entre prédicat sémantique et arguments se reflète dans la distinction entre prédicat syntaxique et compléments.14 Toutefois, cela ne veut pas dire que le prédicat est toujours exprimé par un verbe et par lui seul. En effet, il peut être exprimé soit par la combinaison d’un verbe et d’une expression adverbiale, qui modifie le prédicat, soit par un verbe copulatif qui relie le sujet à un attribut, ce dernier n’étant rien d’autre que le prédicat. Dirigeons, pour un moment, notre attention sur ces deux constructions syntaxiques du prédicat.

La modification du prédicat correspond traditionnellement à la fonction adverbiale (du moins en dehors de la tradition des grammaires françaises). Une telle modification est par exemple accomplie par le syntagme dans le détail dans l’exemple (34)(a) :

(34) (a) Le professeur explique dans le détail les principes de la linguistique
(b) Le professeur explique les principes de la linguistique

Le syntagme dans le détail dans (34)(a) spécifie le sens du prédicat expliquer. Sur le plan sémantique, il fait donc partie du prédicat. Sur le plan syntaxique nous n’avons pas affaire à un complément, mais à un adverbial ou à une expression adverbiale.




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Malheureusement, depuis le XXème siècle, la grammaticographie française a adopté le terme de « complément circonstanciel » qui relie deux notions contradictoires, celle de complément et celle de circonstant ou d’adverbial.15 C’est le cas chez Brunot (1922 : 247), Wagner & Pinchon (1962 : 444s., 515), Chevalier (1964 : 75s.), Arrivé et al. (1986 : 100 ss.), Charaudeau (1992 : 376), Riegel et al. (1994 : 140ss.), Frontier (1997 : 104‒117), Wilmet (1997 : 486ss.). Il faut bien être conscient du fait que les adverbiaux sont des modificateurs du prédicat ou de la prédication et non des compléments. Ces derniers ont par rapport au prédicat une fonction de « co-détermination de sens » (Melis 1983 : 26) dans la mesure où un état de choses décrit par un prédicat reste incomplet sans l’ajout des participants affectés. Dans le cas de (34)(a), le prédicat explique n’acquiert de sens concret que par la conjonction du sujet, de l’objet direct et de l’objet indirect. L’adverbial quant à lui n’est qu’un modificateur du noyau prédicatif. Il ne peut pas remplacer un complément et il est omissible, comme tous les adverbiaux. « La limite qui sépare actants et circonstants est donc nette », comme le constate Melis (1983 : 28), toutefois non sans manquer de remarquer : « [i]l n’empêche pas que dans la pratique certains problèmes se posent ». On reviendra là-dessus dans la prochaine section. En tout cas, il doit être absolument clair qu’une expression adverbiale (ou un circonstant) n’est pas un complément, mais un modificateur soit du prédicat soit de la phrase.

Quant au modificateur, celui-ci spécifie soit le prédicat soit la phrase entière.16 Dans le cas de l’exemple (34)(a), l’adverbial est un modificateur du prédicat, car il spécifie la manière d’expliquer du professeur. Il fait partie de la prédication, mais ce n’est évidemment pas un complément. Dans leur section sur les « compléments circonstanciels » Riegel et al. (1994 : 140‒145) présentent en revanche une phrase dont le modificateur adverbial ne fait même pas partie de la prédication. Elle est rendue sous (35) :

(35)

(a) Cette année, l’été a été pluvieux (Riegel et al. 1994 : 140)
(b) L’été a été pluvieux

Dans les deux variantes de cet exemple, la prédication comprend le prédicat pluvieux et le complément sujet l’été (a été n’étant que l’élément conjugué et la copule qui relie le sujet au prédicat). Le syntagme cette année dans (35)(a) n’est que l’indication du temps dans lequel est à situer la prédication. Un tel modificateur de la prédication se trouve forcément en dehors de celle-ci. Comment pourrait-il alors être un complément du prédicat ? On peut donc concevoir le paradoxe de ce terme. Son usage tend à effacer les limites notionnelles décisives à la compréhension de la syntaxe prédicative.

Or, si on a vu que les expressions adverbiales dans (34)(a) et (35)(a) appartiennent à différents types dans la mesure où l’un (dans le détail) est un modificateur du prédicat et l’autre (cette année) un modificateur de la prédication, ils ont en commun que l’on peut les omettre sans que la phrase ne perde sa grammaticalité, comme le montrent (34)(b) et (35)(b). On notera finalement que le sens de la prédication de (34)(b) change par rapport à (34)(a), alors que dans (35)(b) il est identique à celui de (35)(a).

Quant aux prédicats des constructions copulatives, dont nous avons déjà considéré un cas en analysant l’exemple (35)(a‒b), il faut concéder qu’il s’agit d’un sujet très vaste qu’on ne saurait traiter convenablement dans le cadre présent, car il comprend, outre l’analyse ‘sujet + copule + prédicat’ présentée supra deux types de complication : d’une part, la copule peut contenir des traits sémantiques lexicaux comme dans les exemples (36), et d’autre part le prédicat peut être constitué d’un adjectif ou de différentes expressions référentielles comme dans les exemples (37) :

(36) (a) L’été reste pluvieux
(b) L’été s’annonce pluvieux
(c) L’été est ressenti pluvieux




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(37) (a) Le professeur de linguistique est enthousiaste
(b) Le professeur de linguistique est un pédant
(c) Le professeur de linguistique est mon meilleur ami

Même s’il n’est pas possible ici de discuter de ces problèmes en détail, ces exemples laissent entrevoir une problématique dont on devra être conscient dans la prochaine section.


4.5 Les compléments attributifs et copulatifs

Alors que les compléments analysés dans jusqu’ici peuvent tous être repris de manière anaphorique par une expression dans laquelle la préposition du complément nominal précède un pronom personnel (tonique, moi, toi etc.), un démonstratif (surtout cela) ou un adverbe locatif, la reprise anaphorique de certains compléments obliques se fait d’une autre manière. Kotschi (1974 : 28ss., 1981 : 94ss.) les classe en deux catégories. Il illustre la première par l’exemple suivant :

(38) (a) Pierre se comporte comme un idiot (Kotschi 1974 : 29)
(b) Pierre se comporte ainsi

Pour bien considérer ce cas, il convient en premier lieu de tenir compte du fait que le complément oblique de se comporter peut aussi bien être un adverbe ou un attribut introduit par en qu’un syntagme comparatif introduit par comme :

(39) (a) Laurent se comporta en bon enfant (TLFi s.v. comporter)
(b) Laurent se comporta bien / mal
(c) Laurent se comporta ainsi

L’anaphore ainsi se rapporte en fait à une façon de faire, donc à un attribut. De par sa sémantique, le complément oblique de se comporter ressemble par conséquent à un modificateur du prédicat. Cependant, il s’agit bel et bien d’un complément, puisque il est obligatoire :

(40) (a) *Pierre se comporte
(b) Pierre se comporte (bien)

La construction (40)(a) est agrammaticale. L’usage possible sans complément d’objet est elliptique et implique le modificateur bien, ce qui est symbolisé dans l’exemple (40)(b). On a donc indubitablement affaire à un complément. Kotschi (1981 : 94) attribue à ce cas une propre catégorie (E7) dans laquelle il range d’autre cas, dont les compléments exprimant des notions de temps et de quantité et ayant de différentes formes d’anaphorisation :

(41) (a) Pierre a remis ce travail à demain (Kotschi 1981 : 94)
(b) Pierre a remis ce travail à ce moment là
(42) (a) La fête a duré deux jours (Kotschi 1981 : 94)
(b) La fête a duré tant que ça
(43) (a) Le poulet pèse deux kilos (Kotschi 1981 : 94)
(b) Le poulet pèse autant que ça

Dans les exemples (38), (42) et (43), le complément a plutôt le caractère d’un attribut que d’un argument. À cause de ce trait attributif ou prédicatif, qualitatif dans le cas de (38) et quantitatif dans les cas de (42) et (43), la reprise anaphorique du complément ne semble pas être de nature référentielle et ne s’effectue pas par des expressions anaphoriques pronominales (personnelles ou démonstratives). Cela pourrait en effet justifier une nouvelle catégorie. Toutefois, l’exemple (41) ne peut pas être inclus dans cette catégorie, car, à y regarder de plus près, sa reprise anaphorique est quand même de nature référentielle. En effet, dans la mesure où l’anaphore se fait à l’aide d’une construction démonstrative périphrastique (ce moment-), elle correspond plutôt aux expressions anaphoriques du type PRéP + PRON PERS/DéM (p.ex. PRéP + cela) qu’aux reprises quantitatives de (42)(b) et (43)(b), où ça/cela ne désigne pas un référent (alors qu’un certain moment peut être considérer comme un référent).17 Cet exemple devrait donc être classé dans la catégorie C8 (voir supra section 4.2).




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Malgré la nature attributive ou prédicative des exemples (38), (42) et (43), c’est le prédicat verbal qui y constitue la partie principale de l’attribution. Ce trait semble manquer à la dernière catégorie de Kotschi (E8), qu’il illustre par les exemples suivants :

(44) (a) Mon père est le meilleur pêcheur (Kotschi 1974 : 29)
(b) Mon père l’est, il est tel
(45) (a) Pierre passe pour le neveu du maire (Kotschi 1974 : 29)
(b) Pierre passe pour tel / comme tel
(46) (a) Je le considère comme un grand artiste (Kotschi 1981 : 94)
(b) Je le considère comme tel

Comme on a vu dans la section précédente (4.4), le meilleur pêcheur dans (44)(a) est en fait le prédicat et ne saurait être considéré comme complément.18 Le verbe être n’y est qu’une copule et n’a pas la fonction de prédicat. Il faut donc l’exclure de nos considérations. Les cas de (45) et (46) sont plus compliqués, car bien que ces exemples impliquent des attributions copulatives ‒ Pierre est le neveu du maire pour (45) et il est un grand artiste pour (46) ‒, leurs verbes ont une propre signification et contribuent au sens de la prédication. Ce caractère à la fois copulatif et prédicatif du verbe fait penser aux problèmes des constructions copulatives discutées à la fin de la section précédente (4.4).

Dans ce contexte, il faut d’ailleurs revenir sur l’exemple (38), qui ressemble à (45) et (46) dans la mesure où il implique également une attribution prédicative (Pierre est un idiot / bon enfant / bien / bon / mauvais19). En revanche, les cas (42) et (43) peuvent pas être transposés de la même manière (*le poulet est deux kilos, *la fête est deux jour). De plus, les anaphores ainsi et (comme) tel possèdent une valeur sémantique clairement qualitative, alors que les tours tant et autant sont quantitatifs.20 Si on veut distinguer deux catégories, il conviendrait donc plutôt de rassembler les exemples (38), (45) et (46) dans une catégorie de prédications qui impliqueraient des constructions copulatives, auraient une valeur sémantique qualitative et serviraient de ce fait à exprimer une équation (cf. Kotschi 1981 : 104), et d’attribuer les exemples (42) et (43) à une autre catégorie contenant des compléments quantitatifs.

Cependant, il faut admettre que cette distinction repose sur une configuration sémantique, car c’est le sens des verbes dans (38), (45) et (46), qui implique une équation et peut être paraphrasé par une attribution copulative. D’un point de vue purement syntaxique, il est donc préférable de regrouper tous ces cas dans une catégorie C9 qui se définit par le fait qu’aucun des critères syntaxiques discutés jusqu’ici n’y répond.


5 Conclusion

L’explication des fonctions prédicatives et les termes fondamentaux liés à celles-ci, qui ont été présentés dans la section 2, se sont fait à partir de la représentation comme un des principes fondamentaux du langage. En effet, les constructions grammaticales et les règles de la syntaxe servent à représenter des contenus dans l’imagination des allocutaires. Après avoir éclairé ces fondements, on a procédé dans les sections 3 et 4 à une série d’analyses et de considérations de critères. Il en résulte deux classifications. L’une, plus générale, comprend les compléments de sujet (S), d’objets direct (COD), indirect (COI) et oblique (COO). Ce dernier type représente tous les objets qui ne peuvent pas être exprimés seulement par un pronom personnel. L’autre classification, plus détaillée, distingue deux catégories de sujet (C0‒C1), une d’objet direct (C4) et indirect (C3) et six d’objet oblique (C4‒C9). La Fig. 4 résume ces catégories de compléments français et les critères dont elles dépendent d’après les analyses effectuées dans les sections 3 et 4 :




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Fig. 4 Classification des compléments du français

Au cours de l’élaboration de cette classification de compléments, on a dû discuter et critiquer certaines traditions terminologiques et notionnelles qui se reflètent dans les grammaires contemporaines du français. Cela concerne en particulier les termes « complément d’objet indirect », « complément d’agent », « complément circonstanciel » et « complément d’objet second ». Par rapport à cette terminologie, on a proposé les modifications présentées dans la Fig. 5 :


Fig. 5 Modifications terminologiques proposées

Les définitions grammaticales et les modifications terminologiques présentées dans cet article forment un ensemble cohérent de notions syntaxiques. Elle sont faciles à comprendre et à appliquer et ne contiennent ni lacune ni contradiction. Ce qui peut être compliqué, ce sont les faits de langue, car une langue doit satisfaire à tous les besoins d’expression des locuteurs et cela mène souvent à des solutions qui semblent être ‘hors du système’. De là proviennent les cas limitrophes comme par exemple les compléments dont la signification est attributive. Il n’en reste pas moins que les analyses présentées ici obéissent à l’idéal de la clarté, idéal dit français par Rivarol (« ce qui n’est pas clair n’est pas français »), mais qui devrait du moins être l’idéal de la description grammaticale.




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Notes

1 Il faut toutefois signaler qu’on trouve, dans le cadre de la théorie de la valence, quelques travaux des années 1970 et 1980, provenant de romanistes allemands, dans lesquels est discutée une systématique des types de compléments (nommées « actants » dans cette théorie) du français, à savoir Busse (1974), Kotschi (1974, 1981), Koch (1981). On reviendra surtout sur l’approche de Kotschi (1974 : 25‒35, 1981 : 91‒100), par ailleurs résumé par Waltereit (2002).

2 D’ailleurs, les ‘catégories syntaxiques’ que sont les parties du discours dans les théories structuralistes et génératives relèvent en dernière conséquence de fonctions sémantiques comme la référence, la prédication etc.

3 Un exemple en est l’interprétation sémantique de la notion d’actant discutée plus loin dans cette section. Un autre en est le terme « complément d’agent » critiqué dans la section 4.3.

4 La connotation sémantique d’actant est encore plus troublante quand on a affaire à des propositions complétives, qui ont, comme le dit leur nom, la fonction de complément.

5 La théorie générative admet certes des fonctions sémantiques et même syntaxiques à partir des années 1980 (cf. Chomsky 1981, 1992, Rizzi 1997, 2004), bien que Chomsky (1965 :70) prouve ne pas connaître la différence entre fonction sémantique et fonction syntaxique (cf. Gévaudan 2013c : note 3).

6 Cf. Descombes (2004 : 14), dont le néologisme se fonde sur le constat de Tesnière que « le sujet est un complément comme les autres ». Néologisme d’ailleurs pas si surprenant si l’on tient compte du fait que « subject complement » est une désignation usuelle dans la tradition grammairienne anglophone.

7 Malgré l’homonymie des formes de l’accusatif et du datif aux premières et deuxièmes personnes, les troisièmes personnes permettent une distinction claire et nette.

8 X, S, A et O correspondent aux conventions de la linguistique typologique selon lesquelles X est le sujet d’une construction attributive (X + copule+ attribut), S le sujet d’une prédication intransitive dont le prédicat est verbal (S + prédicat), A le sujet et O l’objet direct d’une prédication transitive (A + prédicat + O).

9 Pour le reste des cas, les auteurs ne mentionnent pas la répartition entre pronoms et propositions complétives, alors que ces dernières ont également la fonction de complément. On peut toutefois admettre que, par rapport aux compléments nominaux, les pronoms personnels sont très largement majoritaires.

10 Je n’ai examiné en guise d’échantillon que des grammaires datant au moins du 20ème siècle, sans pour autant être exhaustif.

11 On retrouve cette idée dans la grammaire de Port-Royal de Arnauld & Lancelot (1660 : 348ss.) et chez l’abbé Giraud (1747 : 90s.).

12 Dans Kotschi (1981 : 94), il abandonne toutefois la catégorie E0, car « Étant donné que l’on peut seulement parler de complément dans la mesure où on a affaire à un paradigme le [sujet] non commutable il dans il pleut » n’est pas un complément » (« Da nur von einer Ergänzung gesprochen werden darf, wo ein Paradigma vorliegt, ist das nicht-kommutierbare il in il pleut keine Ergänzung »)

13 Malgré cela, l’anaphore par y correspond majoritairement à des compléments obliques introduits par à.

14 N’oublions pas non plus dans ce contexte que l’aspect, le temps et le mode exprimés par la conjugaison verbale ne font pas partie de la prédication.

15 Le terme circonstanciel a été introduit par l’abbé Giraud et sa définition ne laisse pas de doutes sur le fait qu’il s’agit de la fonction adverbiale : « Ce qu’on emploie à exposer la manière, le temps, le lieu et les diverses circonstances dont on assaisonne l’attribution gardera le nom de CIRCONSTANCIEL ; puisque toutes ces choses y paroissent d’un air de circonstance » (Giraud 1747 : 91s.). Tesnière (1959) simplifie le terme en circonstant (cf. également Feuillet 1980, Leeman 1990).

16 On renoncera à cet endroit de distinguer les adverbiaux de phrase en adverbiaux propositionnels, illocutoires et locutoires (cf. Gévaudan 2013a, 2013b). Pour une classification sémantique et syntaxique cf. par ailleurs Nølke (1990).

17 La construction démonstrative périphrastique ce moment- est nécessaire dans la mesure où il n’existe pas, en français, de morphèmes démonstratifs temporels (un exception serait peut-être alors, expression réservée à un passé narratif).

18 D’ailleurs, Kotschi (1981: 105) abandonne cette idée présentée dans Kotschi (1974 : 29ss.) et constate que de tels constituants « ne doivent plus, comme je l’estime actuellement, être considérés comme des compléments de la classe E8, mais comme parties du prédicat (complexe) » (« sind, wie ich jetzt meine, nicht mehr als Ergänzungen der Klasse E8, sondern als Teile des (komplexen) Prädikats zu betrachten »).

19 L’expression X est bien est traditionnellement d’usage en français oral (et se retrouve en tant que tel dans la narration : « Pourquoi prends-tu ce ton ? demanda Coriolan. Il est bien, ce type-là. », Boris Vian (1947), L’écume des jours, Paris, p. 51). Dans le cas de Pierre se comporte bien / mal => Pierre est bon / mauvais, le prédicat de la construction copulative doit être un adjectif correspondant à l’adverbe de la construction avec verbe plein (il se comporte humblement => il est humble). Le passage des adverbes bien / mal aux adjectifs bon / mauvais ne met donc pas en cause l’implication de la attribution copulative.

20 Il faut signaler qu’on peut utiliser ces anaphores sans le demonstratif ça (qui, du reste, est réservé à l’oral) : le poulet pèse tant / autant, la fête dure tant de temps. On conçoit toutefois qu’avec peser l’anaphore ne passe pas dans tous les contextes.

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